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Journal de bord et phases d’une startup : chroniques et humeurs

Article de Laurent BlondeauPuisqu’on parle sur ce blog de maintes manières de trouver de l’argent, il est un point commun à tous ces cas, c’est qu’il s’agit toujours d’un projet d’entreprise souvent qualifié de « startup ». Puisqu’elle démarre (start) et qu’elle est censée grandir (up), l’aventure n’en est pas moins risquée. Ce que les spécialistes  de l’entrepreneuriat en France (plutôt bien éclairés) hurlent en ce moment aux oreilles d’un gouvernement, tantôt maladroit, tantôt sourd, mal conseillé surtout et pressé, c’est que ce risque doit être rémunéré un jour, et pas par un coup de massue donné lors de la sortie (taxation des plus-values), au risque de voir tous les investissements futurs sur l’Ecureuil…Ce serait dommage. Cette histoire, qui fait sourire ou pleurer, en tous cas ne laisse pas indifférent, constitue une vitrine plutôt inquiétante pour celui qui souhaiterait se lancer.Comment et quelles phases l’entrepreneur va t-il affronter dans cette sculpturale aventure…C’est ce que l’on va tenter de décrypter ici, en expliquant succinctement la long tail de l’entrepreneuriat. Humeurs, passions et doutes, c’est par ici…Un petit graphique aide à nous repérer dans ces différentes phases, où les préoccupations et besoins ne sont pas les mêmes et doivent bien être appréhendées et intégrées dans le planning des « livrables » de l’entrepreneur.

La fin du graphique, c’est un peu comme un « livre dont vous êtes le héros » et les issues sont incertaines et dépendent des choix stratégiques, de la chance et de l’environnement (juridique, fiscal, règlementaire, conjoncture, ruptures technologiques…). Voir Porter pour plus de détails…Eh oui, même avec du talent, beaucoup de choses ne dépendent pas de l’entrepreneur…Après le « Eureka » de démarrage, l’étincelle qui va changer le monde, l’important est de bien s’entourer, tout de suite : conseil juridique, financier, amis/réseau/associations, si possible pas la famille (trop impliquant et déformant, sans être réellement objectif). Sachant que nombre de conseils sont gratuits (associations anciens élèves, incubateurs, mairie, chambre de commerce, Coface, Ubifrance, Oséo…), attention aux dépenses inutiles, cash is king. Quelques investissements, même faibles, sont nécessaires : matériels, brevets, talents, locaux, etc. Le parfait tandem serait un couple « business / tech », d’où les grandes manœuvres pour faire exister ParisTech par exemple (réunion de grandes écoles ingénieurs/commerce), ce qui donnerait lieu à une incubation de compétences alliée à une fièvre d’entreprendre. Et là, tout de suite, entre lean management et démo, il faut rapidement lancer le projet. Pourquoi ? Parce qu’après il existe, il a un nom et (déjà ?) des clients, même s’il y a souvent pas de business model… ou un modèle qui va changer. Donc le lancement (même imparfait…) doit se faire rapidement. Perfectionnistes, s’abstenir, ce n’est pas ce qu’on attend de vous. De toute façon, votre projet va souvent changer en fonction des opportunités et effectuer des pivots successifs. Soyez donc flexibles et ne vous accrochez surtout pas au passé.  L’intérêt c’est de capter le maximum de valeur du marché en la protégeant durablement contre les entrants, « me-like » ou « me-too » qui vont s’engouffrer à votre suite. Une barrière technologique ou une avance certaine est appréciée…Le projet est lancé ! Entre champagne et sueurs froides, nuits blanches et idées noires.Evidemment la phase suivante est totalement cruciale : la croissance.Pour grandir, il faut des fonds car les dépenses progressent plus vite que les recettes. Investissements techniques, communication, logistique ou fabrication, et puis surtout deux fondateurs, ça ne suffit plus…il faut d’autres talents. Cette étape que l’on pourrait nommer « cash & talents » doit être abordée avec soin : trop tôt on brûle du cash pour rien, trop tard, on court le risque d’être copié, voire obsolète. Et pour convaincre les business angels ou les fonds, il faut un projet, un prototype qui fonctionne et une équipe. Implication, passion, perspicacité, vision… seront autant de caractéristiques appréciées. A noter d’ailleurs, que lever des fonds n’est pas obligatoire. Le plus beau financement pour se développer c’est… l’autofinancement. Lever des fonds correspond à une stratégie accélératrice pour  1) préempter le marché avant les autres   2) bénéficier d’un levier ou le montant investi sert à décupler la performance de l’exploitation de l’entreprise   3) investir dans des participations soit concurrentes, soit opportunistes   4) se développer plus vite à l’étranger par exemple. Cela nécessite donc une utilisation claire et précise des fonds ainsi que l’atteinte des résultats attendus.Et puis très tôt il faut du feedback, du débogage potentiel, écouter les partenaires, clients et surtout ce qui se dit sur vous sur la toile ; tous les outils existent aujourd’hui pour suivre votre réputation, la monitorer et le cas échéant, l’entretenir.Alors résumons, on vient de brûler toutes ses économies, il y a des gens qui vous ont prêté et qui vous demandent des comptes souvent (trop ?), la beta ne marche pas trop et il manque du monde dans l’équipe. Faut être fou pour y aller non ?Oui en effet, la folie et la passion, on dira que cela porte toute l’énergie du « n’attendez pas pour vivre votre vie » ou « ne laissez pas les autres décider pour vous ». Je dirais que l’humeur et les humeurs empêchent la concentration et tirent l’entrepreneur vers l’abandon. Et ces questions existentielles qui viennent dans la phase qui suit : Stop ou encore ? Je regrette ma chambre chez mes parents ? Mes objectifs sont-ils bien ceux de mon (mes) associé(s) ? Comment faire pour se faire connaître ? Mon business model est-il le bon ?Si l’on a résisté à tout ça, il faut sérieusement envisager l’avenir sous « comment grandir ? »Make or buy, quels partenaires, intégration verticale ou concentration sur une seule étape de la chaine de valeur ; et déjà des idées de sortie, c’est à dire tirer des plus-values substantielles de son investissement. Dommage, à ce moment là on n’est plus entrepreneur, mais on va devenir rentier, se concentrant sur la seule matière financière, là où on devait changer le monde ! Et puis de toute façon, au rythme où vont les taxes #PLF2013 !Non, il faut se concentrer sur ses forces et commencer à promotionner (en 1.0) ou buzzer (en 2.0) sur les premières réussites. Il existe un nombre important de concours pour obtenir des prix, de l’argent et de la presse/gloire. Soigner l’art du pitch, montrer l’essentiel et teaser sur les intentions futures. Plus le projet est évolutif (on peut dire « scalable » lorsqu’il est réplicable à grande échelle avec un coût qui grandit moins vite que le profit que l’on en tire). Et re-bien s’entourer : un credo de chaque phase car chacune ne nécessite pas les mêmes profils. Nombre d’entrepreneurs ne dirigent plus ce qu’ils ont créé rapidement. Hé oui. Créer, inventer sont des métiers, gérer et manager d’autres. L’entrepreneur est-il un bon « développeur » ? Pas sûr…Il en va de même des « redresseurs ou repreneurs » qui portent également d’autres compétences. L’un des phénomènes accélérateurs du succès est de décrocher un  gros marché, et/ou de pouvoir signer avec des grands groupes, un accord cadre, pour utiliser/vendre ce que l’on a développé. Mais là encore un écueil de plus en France : comme si c’était une règle non écrite, mais de coutume, un « petit traite avec des petits » et les « grands » risquent rarement leur tranquillité, en sélectionnant des solutions plus erratiques, moins connues même si elles sont moins chères. Nous avons donc une concentration d’argent là où personne n’en a besoin : l’échange de valeur n’a ici quasiment pas d’impact. L’acheteur de toute façon a les moyens, le vendeur bien d’autres affaires…Triste avenir pour ces startups qui veulent changer le monde, avec des grandes entreprises qui les écoutent à peine.Heureusement, si l’entrepreneur sait bien travailler ses réseaux (un réseau ça s’entretient et il faut utiliser ses associés investisseurs et BA qui eux aussi ont un réseau), il y a une lueur d’espoir pour accéder à ces marchés juteux. Mais le parcours est très consommateur de temps, le travail de ce qu’on appelle les grands comptes demande du « grand temps », ce qui est vraiment dommage. N’est-ce pas aux « grands » de montrer le chemin aux plus jeunes ? D’ailleurs le gouvernement lui aussi est à montrer du doigt. Toutes les grandes entreprises publiques trainent des pieds pour établir des partenariats avec des sociétés lilliputiennes. Et je ne parle même pas des délais pour arriver à faire des affaires avec le service public… un cauchemar !Alors, on continue ?Si effectivement, vous en êtes là et que vous avez passé ces étapes, vous serez en situation plus confortable pour aborder l’avenir. Mais ici la phase comporte deux chemins, au cas où, malgré vos efforts, la réussite ne prend pas (assez vite j’entend) et les banquiers montrent les dents. Epuisé, au bout des ressources, ayant probablement étudié les pistes « par le bas » (réduire les charges, licencier…), le projet n’a pas pris, alors avant d’envisager le suicide ( !) et la phase finale, prenez des notes. Tout échec est une leçon pour l’avenir, pour vous et pour les autres. L’accepter c’est un espoir que vous allez repartir pour une autre aventure. Notez ce que vous regrettez, ce que vous pensez avoir loupé, les erreurs d’association, de recrutement, etc. Jaugez la chance, la concurrence, l’environnement. Tout est à méditer et à partager. En parler c’est un bienfait pour faire vite le deuil et appréhender d’autres points de vue. Il est vrai que l’échec est assez mal vu en France mais bon, rien ne sert de ressasser sauf si c’est pour en tirer des leçons.C’est donc le moment de rembourser tout le monde…l’Etat aussi ne vous oubliera pas : c’est risqué, personne ne vous aide et on vous montrera du doigt si vous échouez. Le banquier changera de trottoir. Cool, hein ?Mais maintenant si vous avez grimpé et échappé aux embûches, mus par la passion, la hargne, la chance et le hasard (oui aussi le talent !), vous allez pouvoir goûter au thrill du serial entrepreneur, ce truc qui ne vous quittera plus : un grand vous deviendrez, on vous trouvera sûrement de l’intérêt, voire du charme et on commencera à vous courtiser. Vous pourrez signer des accords avec tout le monde ou presque, côtoyer les stars, être un business case pour Harvard et vous reposer (ah non, en fait non…). Enfin vous reposer sur des moyens que vous aurez dignement gagnés et des recrutements qui viendront à vous sur votre simple notoriété. Yeah, la gloire, l’argent et la réussite, ça grise, et après tout ça, vous pourrez vous dire (comme tous les entrepreneurs accomplis) que ça vaut le détour ! Et ensuite, surtout : vous n’oublierez pas d’aider les autres, vous savez les gens comme vous, qui hier avaient du mal.Histoire que la connaissance et les leçons servent et conservent cette fibre, ce savoir-faire, voire cet ADN qui font des aventures passionnantes.De toute façon, dans toute entreprise, il y a une part d’inconscience, d’enfance et de folie. Alors, comme évoqué précédemment, toute expérience sera remarquable, au sens propre du mot. Il faut s’en convaincre et céder à la fièvre…Et comme disait Steve Jobs « Soyez insatiables, soyez fous ». Just do it !

10 Réponses à Journal de bord et phases d’une startup : chroniques et humeurs

  1. Renaud 28 octobre 2012 at 11:50 #

    Bravo, Bel article qui effectivement liste bien les milestones de la vie d’une startup à l’instar d’un jeu de rôle…

    Peut être faut il évoquer le pari voire le non choix pour lever OU ne pas lever des fonds qui fait également partie des directions à prendre à un moment ou à un autre dans sa vie de startuper …

    Et du coup en fonction de ce choix, la plus ou moins grande liberté pour faire d’autres choix sereinement ensuite…

  2. Laurent Blondeau 28 octobre 2012 at 13:01 #

    Merci Renaud, en effet il y a une certaine schizophrénie, voir de l’aliénation, entre effet de mode et nécessité, à confier son « destin » à des investisseurs, d’une manière ou d’une autre. Lorsqu’il ne s’agit pas de son âme d’ailleurs…Pas de précipitation, les fonds résultent comme dans l’économie d’un moyen comme un autre de se développer, une ressource financière, mais certes un peu particulière : elle nécessite de céder aussi, du pouvoir…Et là, l’orientation de la société peut en changer. Il s’agit effectivement d’un choix important, à souligner…

  3. Patrick 28 octobre 2012 at 18:31 #

    Concernant les levées de fonds, je souhaite mettre en avant le côté « retour en arrière impossible ». Je m’explique : les investisseurs du premier tour, souvent des business angels, doivent sortir un jour…par le haut si possible, pour prendre leurs profits, éponger leurs dettes et réinvestir d’autres dossiers. Et donc laisser la place aux fonds d’investissement et ainsi de suite.
    Donc, amis startuppers, réflechissez bien avant de mettre le doigt dans l’engrenage.

  4. Renaud 29 octobre 2012 at 9:06 #

    Bonjour Patrick, oui oui je suis d’accord avec cette logique qui empêche un retour en arrière vis à vis des BA du 1er tour…

    Par contre, si tu avais investi dans une startup qui vivote depuis 3 ans et que le fondateur te propose le deal suivant :
    – te racheter au même prix tes billes de départ OU
    – rester mais sans mettre la pression pour obtenir une sortie immédiate : parce que le fondateur veut désormais privilégier le développement interne de l’entreprise qui peut être bcp plus long en terme de sortie, et sortir des schémas classqiues de financement 18 mois, 3 ans…

    Que ferais tu ?

  5. Patrick 29 octobre 2012 at 9:35 #

    Je t’en pose des questions, Renaud 🙂
    Plus sérieusement, mon expérience me montre que la plupart des investissements (80% ?) des business angels « vivotent » ou se terminent par une gamelle.
    Dans le cas d’une startup qui vivote, il y a très peu de chances que le fondateur ait les moyens de me racheter mes parts au prix de départ et donc j’applique le 11° commandement d’un business angel les 12 commandements d’un business angel !
    Sinon, essayer d’obtenir une sortie immédiate est souvent utopiste sauf si le navire prend l’eau de partout puisque le prix sera à la casse. Maintenant, oui, je mettrai la pression sur le capitaine s’il ne se révèle pas l’homme de la situation dans la tempête.
    Ceci étant, n’oublions pas que :
    – si la boite vivote, c’est probablement lié à une valo et des prévisions irréalistes.
    – un business angel n’est pas un philanthrope.

  6. Renaud 29 octobre 2012 at 10:30 #

    Merci Patrick de nous faire partager ce point de vue BA (on devrait filer ce chiffre de 80% à nos dirigeants ;-)))

    Ok pour mettre une « saine » pression sur l’entrepreneur, ça fait partie du jeu, mais Quid d’une situation de pivot ?
    – la stratégie de l’entreprise a complètement été modifiée sous l’impulsion de l’entrepreneur qui se rend compte que le positionnement de départ (pitché et vendu au BA) n’arrivera pas à créer la traction/valeur suffisante pour un 2e tour … et qui du coup pivotte avec encore plus d’incertitudes sur de potentielles sorties… Quelle doit être alors l’attitude du BA : encore plus de pression sur l’entrepreneur ou partir au mieux (c’est à dire dans mon cas au « nominal » pour les BA les plus « impatients » du pool d’amorçage)…?

    Ah en fait (rien à voir mais comme j’avais postulé) : t’as déjà choisi ton rédacteur « startup story » ? qui est l’heureux élu ?

  7. Patrick 29 octobre 2012 at 11:11 #

    Renaud,
    Pour le débat, j’attends que d’autres angels ou startuppers y participent pour l’enrichir et j’interviendrai au fur et à mesure.
    Concernant « startup story », un peu de patience, l’analyse des nombreuses candidatures est en cours.

  8. JérômeM 29 octobre 2012 at 14:47 #

    Bonjour Laurent,

    Super billet sur la dure vie d’une entreprise en mode « startup », bravo!

    Mais quid de l’argent nécessaire juste après l’étincelle? En faut-il beaucoup? D’où vient cet argent? Est-ce toujours les économies des fondateurs ou bien y a-t-il d’autres sources comme le love money par exemple? Voire même des BA?

    j’ai tendance à penser: « non détenteur d’au moins 2 ans d’économies s’abstenir » ou alors « jeunes startupers: retournez vivre chez vos parents en attendant de générer vos premiers euros de CA ». Dans ce cas, ça réduit quand-même fortement le spectre des « could-be entrepreneurs », n’est-ce pas?

  9. Laurent Blondeau 29 octobre 2012 at 15:38 #

    Merci Jérôme ; j’aurais tendance à penser « à chaque situation, son mode de financement et de risque ». Comme on ne s’improvise pas entrepreneur, c’est la même chose pour l’aversion au risque et aux choix de financement. Le bon sens est de toujours privilégier la « meilleure source au meilleur ROI », quand on a le choix évidemment.
    J’aime à penser qu’on ne se lance jamais sans une petite « réserve » qui finance au moins la première ébauche du BP : économies, prêt familial, d’honneur, crowdfounding (kickstarter…), réseau de proximité…Chaque prêteur attention aura probablement des exigences, à moins que vous ne tombiez sur un milliardaire passionné qui s’ennuie…Bonne chance !

  10. Franchisé 29 octobre 2012 at 15:49 #

    Très bon article, qui décrit bien les innombrables problématiques des jeunes entreprises.

    Bonne continuation.

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